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Beni: « Comprendre les raisons profondes du fiasco militaire et des promesses mensongères », (Tribune)

Quelques jours après l’annonce en grande pompe des opérations militaires à Beni, le 30 octobre 2019, contre les présumés rebelles ADF, le territoire redevient le théâtre des tueries de civils se produisant, comme par le passé, non loin des positions d’une armée qui demeure impuissante face à la détresse des civils qui se font massacrer. Une affaire de commandement militaire compromis, d’amateurisme politique et de politique de mensonges systémique. Les conséquences sont terribles : 48 civils assassinés en seulement sept jours, selon la société civile, et les carnages continuent [1] .

Un fiasco militaire qui était pourtant prévisible, comme nous allons le rappeler dans la suite de ces lignes en en soulignant les raisons principales. En effet, les expériences du passé sont que lorsque l’armée annonce une offensive militaire à Beni, il faut s’attendre à une recrudescence des massacres. C’est ce qui s’était déjà produit en 2018 après l’annonce d’une offensive de l’armée par le général Marcel Mbangu, alors commandant des opérations. Pour rappel, en janvier 2018, le général Mbangu avait assuré sur Radio Okapi que « cette fois-ci, c’est pour nous la dernière offensive pour restaurer la paix à Beni » [2] .

En annonçant à grand bruit une nouvelle offensive en août 2019, les FARDC donnaient l’impression d’une armée qui n’avait pas tiré les leçons de ses échecs du passé, mais il y a pire. Un pilotage politique chaotique et une chaîne de commandement dont la confiance laissait à désirer condamnaient cette nouvelle opération à l’enlisement, bien avant son lancement.

I. Amateurisme politique et pilotage chaotique

C’est une affaire de brouhaha politique, de médiatisation des sorties démagogiques et d’absence d’expertise sur les raisons des échecs des opérations précédentes.

a. Le brouhaha médiatique et les promesses mensongères

« La Guerre est une chose trop grave pour la confier aux militaires »,_ disait Georges Clemenceau. C’est aux politiques de diriger la guerre plutôt qu’à ceux dont le métier est de se battre sur le champ de bataille : « Fais-moi une bonne politique je te ferai une grande armée puissante » [3] . Mais encore faut-il que les politiques disposent d’une connaissance suffisamment claire de l’ennemi, des enjeux du conflit et des facteurs à l’origine des échecs du passé. Félix Tshisekedi a-t-il suffisamment compris ce qui se passe à Beni, qui est l’ennemi, d’où opère-t-il, qui sont ses soutiens et surtout si les unités de l’armée déployées sur terrain sont adaptées à cette crise atypique ? Visiblement pas au vu des errements et de l’amateurisme dans le pilotage politique et sur le plan opératique. Des errements qui ont été étalés au grand jour, bien avant le lancement des opérations.

Pendant deux mois, l’armée et les politiciens ont multiplié des annonces sur l’imminence d’une offensive militaire contre les présumés rebelles ADF, ce qui a permis à l’ennemi de se préparer en conséquence. Une délégation officielle de Kinshasa faite de 17 parlementaires et 10 généraux est même arrivée à Beni à grands coups de spectacles médiatiques pour amplifier le « brouhaha » autour de cette opération à venir avec des promesses allant jusqu’à 50 mille $ à quiconque fournirait des renseignements sur les fameux ADF [4] . Une démarche étonnante qui faisait primer la tentation d’un enrichissement facile sur les impératifs de discrétion inhérents aux renseignements militaires et qui, par ailleurs, exposait la vie de la population aux représailles aveugles de l’ennemi.

Il est pourtant de notoriété publique que
lorsqu’on veut anéantir un ennemi, la discrétion et l’effet de surprise sont les atouts majeurs. Annoncer une opération militaire est même assimilable à un acte de trahison parce qu’il s’agit de permettre à l’ennemi de s’organiser pour infliger le plus de pertes possibles aux forces loyalistes, alors que, classiquement, tout chef militaire tient à minimiser les pertes dans les rangs de ses troupes en attaquant l’ennemi au moment où il s’y attend le moins.

Conséquence de ces annonces tambour battant, 16 personnes tuées à Kokola, dont 10 militaires, bêtement, dès la première semaine du lancement des opérations. L’ennemi a eu tout le temps pour se préparer, infiltrer les structures poreuses de l’Etat et planifier ses actions, et ce n’est pas la première fois que les opérations annoncées tournaient en séries de carnages à Beni, comme nous l’avons rappelé plus haut.

b. Oublier les leçons du passé ?

Lorsqu’on oublie son passé, on se condamne à le revivre, dit un adage. En janvier 2018, le général Marcel Mbangu, alors commandant des opérations à Beni, avait annoncé sur Radio Okapi le lancement d’une offensive généralisée pour restaurer la paix et promis ceci à l’opinion nationale : « Cette fois-ci c’est pour nous la dernière, nous allons nous battre jusqu’au dernier sacrifice, donc le sacrifice suprême, de manière à restaurer la paix et la sécurité dans ces territoires » (Général Marcel Mbangu sur Radio Okapi, samedi 13 janvier 2018)… « Cette fois-ci c’est pour nous la dernière ».

Quelques semaines plus tard, le 3 mars 2018, 30 personnes étaient massacrées à Eringeti, non loin d’une position des FARDC. Puis le 14 avril à Kangidia alors que la patronne de la MONUSCO, Leila Zarrougui, se trouvait à Beni. Puis à Mangboko, Cité-Brazza,… jusqu’à ce terrible massacre du 22 septembre à Mupanda, en pleine ville de Beni, et l’attaque contre le QG du même général Mbangu à Paida, en octobre 2018[5] .

Les massacres, que l’offensive annoncée de janvier 2018 était supposée arrêter, n’ont jamais cessé, et se sont même amplifiés. Même le jour d’investiture de Félix Tshisekedi, le 24 janvier 2019, fut « célébré » par un massacre sur l’axe Oicha – Eringeti. Comme si l’histoire devait se répéter, le jeudi 29 août 2019, le nouveau commandement des opérations dirigé par le général Jacques Nduru Tchaligonza [6] , qui remplaçait le général Marcel Mbangu, a promis le lancement d’une nouvelle offensive et la paix à Beni dans 3 à 4 mois [7] . Promesse intenable au vu de la tournure des événements et de la chaîne de commandement compromise sur laquelle nous revenons ci-après.

II. Commandement militaire compromis et hypocrisie politique

La nomination surprenante du général Nduru Tchaligonza, un sujet tutsi rwandais, selon une source de la DEMIAP (renseignements militaires) comme commandant des opérations à Beni, était un aveu d’impuissance flagrant de Félix Tshisekedi face au poids des agendas cachés qui font perdurer cette interminable crise meurtrière.

a. Un adjoint de Bosco Ntaganda nommé commandant à Beni
Général Nduru Tchaligonza, commandant de l’Opération Sukola 1 à Beni depuis le 29 août 2019.

Dans son analyse du 14 octobre 2019, portant sur la nomination du nouveau commandant des opérations à Beni, Jean-Jacques Wondo annonçait déjà que le retour du général Nduru Tchaligonza dans cette partie du territoire national devrait amplifier les crises sécuritaires, au vu du passé de cet officier aux côtés de Bosco Ntaganda durant les années des tueries dans la province voisine de l’Ituri. Par ailleurs, les affinités du général Nduru avec le Rwanda qui lorgne sur le Kivu devraient avoir plutôt une réponse contraire à ce qu’attendent les populations du Nord-Kivu. C’est-à-dire, intensifier les massacres dans cette région. Et d’ajouter, en citant une source militaire, que « l’insécurité à l’Est de la RDC a persisté à cause du double jeu de nos hautes autorités politiques et militaires et de l’hypocrisie des dirigeants des Etats voisins du Congo et de la sous-région) envers nous. Maintenant qu’ils commencent à imposer au président Tshisekedi leurs pions, il y a crainte d’un embrasement de la situation sécuritaire » [8] .

Par ailleurs, alors que les autorités congolaises attribuent les attaques aux ADF ayant fait allégeance à l’Etat islamique, la source de DESC assure que « la thèse de l’État islamique à Beni est un montage de Kabila pour désorienter l’opinion congolaise et la communauté internationale. Ces groupes islamisés sont recrutés par des officiers qui dépendent directement de Joseph Kabila pour faire diversion sur les vrais commanditaires de ces attaques. Parmi ces assaillants, il y a beaucoup de rwandophones qui maîtrisent bien le dialecte nande. Ils portent même des noms nande pour tromper la vigilance des populations locales. Même s’il semble prématuré de juger l’action du général Nduru, rien ne présage un changement sur le terrain. Attendons-nous probablement au pire dans les prochains mois » [9] .

Cette projection était basée autant sur le
background de l’officier concerné que sur les informations des sources militaires. Le passé du général Tchaligonza est, en effet, celui du commandant adjoint de Bosco Ntaganda, le chef de guerre (tutsi rwandais, nommé général des FARDC) condamné le 7 novembre 2019 à 30 ans de prison pour crime contre l’humanité par la Cour pénale internationale [10] . Des crimes commis dans la province voisine de l’Ituri. Tchaligonza était aux côtés de Bosco Ntaganda tout au long de ses épopées meurtrières et a vu son nom cité plusieurs fois dans le jugement de la CPI condamnant son chef direct Bosco Ntaganda. Durant cette crise sanglante en Ituri, Bosco Ntaganda et son mouvement, l’UPC de Thomas Lubanga, lui aussi condamné par la CPI, bénéficiaient du soutien militaire du Rwanda, notamment la fourniture d’armes par voie aérienne. Le même Rwanda d’où proviennent les unités militaires des FARDC déployées à Beni et qui sont régulièrement accusées de commettre des massacres sur la population locale et de protéger les escadrons de la mort[11] .

La nomination d’un homme comme Tchaligonza à Beni augurait du pire, ce dont le pouvoir de Kinshasa devait être conscient. Le maintien du reste de l’architecture militaires des FARDC à l’état, par Félix Tshisekedi, était synonyme de caution à la perpétuation des pratiques criminelles héritées des années Kabila, et qui ont valu des sanctions internationales à plusieurs fidèles de l’ancien président. Pourtant des voix s’élèvent depuis cinq ans pour réclamer le départ des officiers FARDC déployés dans la région, et même de l’essentiel de leurs unités, compte tenu du niveau très élevé de complicité avec l’ennemi.

b. Choix opérationnels aberrants et agendas cachés

Sur le plan opératique, le déploiement des unités s’effectue de manière étrange. La société civile (qui compte les morts) fait remarquer que les opérations se concentrent seulement autour de Beni ville et ne couvrent pas les secteurs où se commettent les attaques contre les civils. Les assaillants peuvent ainsi continuer de tuer la population pendant que l’armée et les autorités parlent d’une offensive destinée à éradiquer un ennemi qui en même temps opère librement dans le fameux triangle de la mort. Qui a défini les priorités opérationnelles et en fonction de quels critères ? C’est une situation d’incompréhension qui trahit l’absence d’une réelle volonté politique de mettre un terme à cette crise meurtrière qui dure depuis octobre 2014, et qui devrait durer encore tant qu’il y aura autant d’errements politiques et de choix absurdes en termes de définition des priorités. Des errements qui se lisent également au vu de la configuration de la chaîne de commandement de l’armée à Beni-même et sur le plan national, où l’architecture décriée mise en place par Joseph Kabila est maintenue en l’état par Félix Tshisekedi en dépit du bon sens.

Il faut toujours rappeler que l’armée au Congo repose sur un réseau d’officiers mis en place par Joseph Kabila, qui lui sont restés fidèles et sur qui Félix Tshisekedi n’exerce qu’un pouvoir d’apparat. Jean-Jacques Wondo parle même de « sécurocrates qui encerclent Félix Tshisekedi », illustrant ainsi le peu de marge de manœuvre du nouveau président en matière de subordination de l’armée et des services de sécurité au pouvoir politique [12] . L’alliance politique du nouveau président avec son prédécesseur amplifie cette incapacité de Félix Tshisekedi à exercer un contrôle effectif sur les unités des FARDC et à piloter de façon efficace les missions de l’armée en tant que
commandant suprême des forces armées (article 83 de la Constitution). Dès lors, le discours politique promettant la paix ne saurait être que démagogie et narration mensongère
pour cacher l’identité des tueurs [13] .

Par ailleurs, le maintien des structures de l’armée sous contrôle des pouvoirs parallèles assure la prospérité économique d’une élite compradore
[14] qui s’est consolidée à Kinshasa au fil des guerres d’agression et d’occupation déclenchées en 1996. Une prospérité basée sur une économie de guerre sans fin [15] . Ces structures obéissent prioritairement à Joseph Kabila et aux agendas de la géopolitique des pays de la région auxquels de nombreux officiers FARDC doivent leurs carrières dans la continuité de leurs années de rebelles, des forces d’agression et d’armées d’occupation du Congo par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi.

C’est donc un travail de changement structurel et opératique qu’il fallait entreprendre dès qu’il est apparu en 2015 dans les rapports de l’ONU que l’armée prenait une part active dans les massacres de la population de Beni. Ce comportement aberrant, a priori, d’ une armée qui tue sa propre population , s’explique pourtant en analysant son histoire et sa composition sociologique. Comme le rappelle le GEC dans son rapport d’août 2019, « plus de deux décennies de conflit ont créé une bourgeoisie militaire : des personnes appartenant à des élites économiques, politiques et de sécurité qui ont utilisé le conflit pour faire avancer leur carrière et qui ont un intérêt direct dans la persistance de la violence » [16] .

Conclusion

Cette armée-là avec ses officiers compromis, sa chaîne de commandement gangrenée par des infiltrations ennemies et la logique d’une criminalisation généralisée de l’Etat [17] sous la présidence de Joseph Kabila, n’aurait jamais dû continuer à opérer à Beni. Des milliers de vies ont ainsi été perdues [18] et bien d’autres vont l’être si cette réforme en profondeur de l’armée et des services de sécurité n’est pas entreprise.

Elle requiert néanmoins un travail d’expertise rigoureux en amont pour identifier avec précision les planificateurs des massacres tapis dans l’appareil d’Etat et dans les pays de la région, ainsi que leurs motivations. En octobre 2018, la sortie médiatique de Mme Leila Zerrougui, Représentante de l’ONU au Congo, qui proposa des négociations avec les tueurs de Beni [19] , et qui n’est plus revenue sur le sujet, du fait du scandale provoqué [20] , fait partie des mystères de cette crise que le travail d’expertise en amont doit clarifier.

De même, les raisons inavouées derrière les refus répétés du bureau de l’Assemblée nationale de mettre la question de Beni en débat au parlement et les rejets systématiques des motions contre les ministres de la Défense défaillants, doivent être répertoriées avec précision.

Enfin, rappelons que les non-dits sur la crise de Beni apparaissent comme « an elephant in the room » [21] lorsqu’on analyse l’attitude des candidats aux élections de 2018. Aucun des principaux candidats à l’élection présidentielle n’a promis l’arrestation des tueurs et la justice pour les victimes . Tous se sont limités à de vagues promesses de rétablissement de la paix sans oser prononcer les mots « arrestation » des tueurs et « justice » pour les victimes . Ce tabou dans la sélection des éléments de langage, que les candidats se sont imposés, tout au long de la campagne électorale, trahissait une forme de connaissance inavouable de l’ennemi et de peur panique dans la conscience des candidats. Une peur sur laquelle le travail d’expertise doit apporter un éclairage en abordant, même discrètement, les leaders politiques concernés.

L’importance de ce travail de compréhension, d’éclairage et d’expertise tient aussi à l’impératif de protection des soldats patriotes qui s’engagent de bonne foi sur les fronts de Beni et périssent en masse du fait des trahisons d’une hiérarchie militaire pervertie et d’un appareil d’Etat noyauté par des ennemis particulièrement cruels qui commanditent des tueries à répétition, en toute impunité. Le nombre des soldats ainsi cyniquement livrés à la mort serait plus élevé que celui des civils tués à Beni, selon nos sources.

Boniface MUSAVULI
Analyste politique, auteur[22] et Coordonnateur de DESC

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